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Construire des comptences-1

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1 Construire des comptences-1 22 2008, 12:50 am

Construire des comptences

Entretien avec Philippe Perrenoud, Universit de Genve

Propos recueillis par Paola Gentile et Roberta Bencini



1. Quest-ce que quune comptence ? Sil vous plat, donnez-nous quelques exemples.

Une comptence est la facult de mobiliser un ensemble de ressources cognitives (savoirs, capacits, informations, etc) pour faire face avec pertinence et efficacit une famille de situations. Trois exemples plus concrets :

* savoir sorienter son chemin dans une ville inconnue ; cette comptence mobilise la capacit de lire un plan, de reprer o lon est, de demander des informations ou des conseils, mais aussi divers savoirs : notion dchelle, lments de topographie, connaissance dun certain nombre de points de repres gographiques ;
* savoir soigner un enfant malade ; cette comptence mobilise des capacits (savoir observer des signes physiologiques, prendre la temprature, administrer un remde), mais aussi des savoirs : connaissance des pathologies et de leurs symptmes, des mesures durgence, des thrapies, des prcautions prendre, des risques, des mdicaments, des services mdicaux et pharmaceutiques.
* savoir voter conformment ses intrts ; cette comptence mobilise des capacits (savoir sinformer, savoir remplir un bulletin de vote), mais aussi des savoirs : connaissance des institutions politiques, des enjeux de llection, des candidats, des partis, des programmes, des politiques de la majorit au pouvoir, etc

Ce sont des exemples dune grande banalit. Dautres comptences sont plus lies des contextes culturels, des mtiers, des conditions sociales. Les tres humains ne sont pas tous confronts aux mmes situations. Ils dveloppent des comptences adaptes leur monde. La jungle des villes appelle dautres comptences que la fort vierge, les pauvres ont dautres problmes rsoudre que les riches, etc.

Certaines comptences se construisent en grande partie lcole, dautres pas du tout.

2. Do vient la vogue des comptences en ducation scolaire ? Quand a-t-elle commenc ?

Lcole, lorsquelle se proccupe de former des comptences, donne en gnral la toujours donn la priorit aux ressources : capacits et connaissances. En quelque sorte, elle se soucie des " ingrdients " de certaines comptences, mais beaucoup moins de la mise en synergie de ces ressources dans des situations complexes.

Durant la scolarit de base, on apprend lire, crire, compter, mais aussi raisonner, expliquer, rsumer, observer, comparer, dessiner et des dizaines dautres capacits gnrales. Et lon assimile des connaissances disciplinaires ; mathmatique, histoire, sciences, gographie, etc. Mais lcole nprouve pas le besoin de relier ces ressources des situations prcises de la vie.

Lorsquon demande pourquoi on enseigne ceci ou cela, la justification est en gnral fonde sur les exigences de la suite du cursus : il faut apprendre compter pour apprendre rsoudre des problmes, apprendre la grammaire pour apprendre rdiger un texte, etc. Lorsquon fait rfrence la vie, cest de faon assez globale : on apprend pour devenir un bon citoyen, se dbrouiller dans la vie, avoir un bon travail, prendre soin de sa sant.

La vogue actuelle des comptences sancre dans deux constats :

1. Le transfert et la mobilisation des capacits et des connaissances ne sont pas donns " par dessus le march ", il faut les travailler, les entraner. Cela exige du temps, des dmarches didactiques et des situations appropries.

2. A lcole, on ne travaille pas assez le transfert et la mobilisation et on ne donne pas assez dimportance cet entranement. Il est donc insuffisant. Si bien que les lves accumulent des savoirs, passent des examens, mais ne parviennent pas mobiliser ces acquis dans les situations de la vie, au travail et en dehors (famille, cit, loisirs, etc.).

Ce nest pas dramatique pour ceux qui font des tudes longues. Cest plus grave pour ceux qui ne vont que quelques annes lcole.

En formulant plus explicitement des objectifs de formation en termes de comptences, on lutte ouvertement contre la tentation de lcole :

* de prparer elle-mme, de marginaliser la rfrence des situations de la vie ;
* et de ne pas prendre le temps dentraner la mobilisation des acquis en situation complexe.

Lapproche par comptences est une faon de prendre au srieux, avec dautres mots, une problmatique ancienne, celle du " transfert de connaissances ".

3. Quelles sont les comptences que les lves doivent avoir acquises la fin de lcole ?

Cest un choix de socit, quil vaudrait mieux fonder sur une connaissance tendue et actualise des pratiques sociales. Pour laborer un " socle de comptences ", il ne suffit pas de nommer une commission de rdaction. Dans certains pays, on sest content de reformuler les programmes traditionnels en mettant un verbe daction devant les connaissances disciplinaires. L o on lisait " enseigner le thorme de Pythagore ", on lit maintenant " se servir du thorme de Pythagore pour rsoudre des problmes de gomtrie ". Cest une mascarade.

La description des comptences doit partir de lanalyse des situations et de laction et en driver des connaissances. On va trop vite, dans tous les pays, on se lance dans la rdaction de programmes sans prendre le temps dobserver les pratiques sociales, didentifier les situations auxquelles les gens ordinaires sont et seront vraiment confronts. Que sait-on vritablement des comptences dont a besoin, au quotidien, un chmeur, un migrant, un handicap, une mre clibataire, un dissident, un jeune des banlieues ?

Si le systme ducatif ne prend pas le temps de reconstruire la transposition didactique, il ne questionnera pas les finalits de lcole, il se contentera de verser des contenus anciens dans un nouveau contenant.

En formation professionnelle, on tablit un rfrentiel mtier en analysant les situations de travail, puis on labore un rfrentiel de comptences, qui fixe les objectifs de la formation. Rien de tel pour la formation gnrale.

Cest pourquoi, sous couvert de comptences, on met laccent sur des capacits sans contexte. Rsultat : on sauvegarde lessentiel des savoirs ncessaires aux tudes longues, les lobbies disciplinaires sont satisfaits.

4. Avez-vous un exemple de ce quil conviendrait de faire ?

Jai tent lexercice pour les comptences qui sont au fondements de lautonomie des personnes. Cela donne huit grandes catgories de comptences : i. savoir identifier, valuer et faire valoir ses ressources, ses droits, ses limites et ses besoins. ; ii. savoir, individuellement ou en groupe, former et conduire des projets, dvelopper des stratgies. ; iii. savoir analyser des situations, des relations, des champs de force de faon systmique. ; iv. savoir cooprer, agir en synergie, participer un collectif, partager un leadership. ; v. savoir construire et animer des organisations et des systmes daction collective de type dmocratique. ; vi. savoir grer et dpasser les conflits. ; vii. savoir jouer avec les rgles, sen servir, en laborer. ; viii. savoir construire des ordres ngocis par-del les diffrences culturelles.

A lintrieur de chacune de ces grandes catgories, il faudrait encore spcifier plus concrtement des familles de situations, par exemple " Savoir dvelopper des stratgies pour prserver les emplois dans les situations de restructuration de lentreprise ".

La formulation des comptences scarte alors des abstractions idologiquement neutres. Du coup, lunanimit est menace et on retrouve lide que les objectifs de la scolarit dpendent dun choix de socit !

    http://tawassol-taalim.forumn.org

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